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HOMELIE
du Frère Jean-Christophe de Nadaï, o.p.

Jn 20, 1-9 ; dimanche 8 avril 2007 (Résurrection du Seigneur) 

Jésus de Nazareth, Dieu l'a consacré par l'Esprit Saint et rempli de sa force. Voilà l'homme , comme aurait dit Pilate. Oui, voilà la vérité de l'homme, représentée en Jésus-Christ. Frères et sours, Dieu ne nous donné l'être et la vie sur cette terre que pour que nous y recevions, et pour l'éternité du ciel, son Esprit saint et sa force. Dieu ne nous a donné la vie que pour nous donner sa vie, comme il l'a donnée à Jésus.

Mystère étrange en vérité, que celui qui se contemple en Jésus. Eh ! quoi ? Jésus n'était-il pas lui-même la Vie , lui le Fils et le Verbe de Dieu, selon ce que nous déclare le début de l'Evangile selon saint Jean ? Assurément. Mais il est un fait que Jésus n'a pas voulu vivre sur la terre selon sa vertu et sa puissance propre au Fils de Dieu. Lui le Fils du Père, Lui qui était depuis toujours dans le sein du Père, dès qu'il se manifeste dans notre chair, Jésus se met à prier Dieu son Père, comme s'il devait chercher, chose étonnante, ce Père à qui il est uni de toute éternité. Désormais, c'est par l'Esprit que le Fils s'adresse au Père en lui disant, Abba, Père , « Notre Père » tout comme nous, à qui il l'a appris. On ne saurait mieux dire que l'abîme est comblé entre lui et nous, tellement que le Fils de Dieu n'a voulu d'autre titre en la terre que celui de Fils de l'homme.

Pourquoi fallait-il que Jésus fût Fils de Dieu, s'il n'en devait en aucune manière exercer la puissance, puisque c'est par la force du Saint Esprit qu'il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du démon  ? Si Dieu voulait manifester à l'homme que le salut de l'homme consistait à accueillir en sa chair la force de l'Esprit, ne suffisait-il pas qu'il adoptât tous les hommes pour ses fils, en répandant directement son Esprit sur toute chair, sans passer par la médiation du Verbe fait chair ? Chrétiens, cela ne se pouvait. Le cour d'aucun des fils d'Adam ne pouvait s'ouvrir en plénitude au Saint Esprit, hormis le cour du Fils de Dieu devenu fils d'Adam ; parce que de nous-mêmes, par un étrange mystère, nous n'aimons pas naturellement ce Dieu pour qui pourtant nous sommes faits.

Dieu fait homme, il n'a pas voulu vivre en Dieu, écrit en substance saint Paul aux Philippiens. Homme, il a simplement manifesté que Dieu était avec lui , comme l'écrit saint Pierre dans la première lecture. Sans péché, il se présente à Jean-Baptiste pour recevoir le baptême réservé aux pécheurs que nous sommes. Conçu du Saint Esprit, né de la Vierge Marie , sa chair était sainte dès sa conception. Mais il fallait que cette chair divine fût encore sanctifiée dans le cours d'une histoire en tout semblable à la nôtre, et qui devait, à cause de cela, être soumise à l'empire de la mort, salaire de ce péché à quoi il était pourtant étranger.

Ce mystère nous avertit que ce qui se nomme « chair » dans l'Ecriture, ce n'est pas simplement cet ensemble de muscles, de vaisseaux, de jointure et de nerf, objet de l'étude des médecins et des savants. Notre chair, c'est notre vie, en tant qu'elle peut se dire en une histoire, comme les saints Evangiles racontent l'histoire de Jésus, parmi ses parents, ses amis et ses ennemis. Notre chair, c'est une histoire qui se construit, et qui nous construit, à travers toutes les relations qu'il nous est donné de vivre, et qui véritablement nous enfantent à nous-mêmes. De cette chair relève ainsi notre langue, qu'on dit justement maternelle, avec nos parents et nos éducateurs qui nous l'enseignent, et de qui nous avons appris à dire « je », et à prendre ainsi conscience de nous-mêmes. Ainsi l'homme n'est-il homme que dans et par la société de ses semblables. L'homme n'est homme que dans une histoire, qui s'étend, sur cette terre, de sa conception à sa mort. Telle est sa chair, tissée de relations et de rapports, autant que de cellules animales. Et c'est à travers cette chair mortelle qu'est façonné le visage de notre âme immortelle, une âme dont on peut raconter l'histoire, selon le mot de sainte Thérèse de l'enfant Jésus. Car les relations qui auront constitué la trame de ce tissu seront entièrement conservées et renouvelées, pour autant qu'elles auront été de vraies relations, marquées par l'amour et cette charité de l'Esprit qui, selon le mot de saint Paul aux Corinthiens, ne passera jamais.

Cette chair ainsi conçue ; cette vie dont il nous arrive d'être dégoûtés, est le lieu même où se déclare le salut de Dieu, comme nous l'enseigne Jésus par le mystère de sa résurrection. Comme il avait vécu jusqu'à la mort selon l'Esprit, l'Esprit aussi le ressuscite d'entre les morts, une fois son histoire achevée sur la terre, pour que cette même histoire refleurisse en vie éternelle, en lui comme en ses amis. Car à qui Jésus ressuscité ira-t-il d'abord se manifester, sinon à Marie-Madeleine, à Pierre et aux Douze, à Jacques et aux Apôtres, bref à tous ceux qu'il avait connus avant que de mourir, parce qu'ils faisaient partie de sa vie, de son histoire, parce qu'ils étaient sa vie, tellement qu'il aimait à les appeler mes enfants , mes petits enfants , comme il le fera encore sur les bords de la mer de Galilée. Il l'avait dit : je veux qu'aucun d'eux ne se perde. Aussi ressuscite-t-il autant pour eux que pour lui. Il le leur avait déclaré lors du dernier repas : s'il veut mourir et ressusciter, c'est que ressuscité, il deviendra maître désormais de leur envoyer cet Esprit sous les ordres duquel il avait vécu dans une exacte obéissance. Jésus vient à eux : les liens que la mort avait rompus se renouent, mais d'une manière entièrement nouvelle. Car de la chair que Thomas va toucher rejaillit désormais l'Esprit, qui, répandu sur les amis de Jésus, en fait bien plus qu'une société humaine : par lui, ils deviennent l'Eglise de Jésus-Christ, il deviennent véritablement sa chair et son corps, un corps qui pourra dire, comme Jésus au seuil de son ministère : l'Esprit de Dieu repose sur moi. Sur l'ordre de son maître, et par la force de l'Esprit de résurrection, cette Eglise franchira le seuil du cénacle où la peur la retenait, pour se répandre sur toute la terre habitée, de sorte que le corps de Jésus Christ s'étende jusqu'aux limites du monde entier, et que tout homme puisse toucher cette chair, entrer dans l'histoire de Jésus, avoir part à l'Esprit de Dieu qui l'habite, en quoi consiste le bonheur pour quoi Dieu l'a créé. Nous qui avons été incorporés au Christ et à son histoire par notre baptême, communions en ce grand et beau jour à son Corps à nous présenté dans le sacrement de l'autel, afin que le Saint Esprit de sa résurrection pénètre toujours plus avant dans notre chair et dans nos moëlles.