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8 août 2008 - Solennité de N.P. S. Dominique
Quelques trente-trois ans de vie cachée

L'un des bénéfices de l'année jubilaire que l'Ordre vient de vivre est sans doute de nous avoir permis de mieux connaître les événements fondateurs que furent la rencontre de Montpellier au printemps 1206 et la fondation de Prouilhe fin 1206, mais aussi la vie cachée de saint Dominique.

Que retenir pour notre profit spirituel de ces années de vie cachée à Palencia et à Osma?

Etudiant à Palencia pour y être formé dans les arts libéraux, Dominique se hâte de passer à la théologie. Une antienne de l'ancien office de saint Dominique résume à ce propos ce que dit le Libellus : « Documentis artium eruditus satis, transiit ad studium summae veritatis ». Cette hâte est d'après le Libellus provoqué à la fois par « la brièveté du temps d'ici­ bas » qui ne permettait pas de s'attarder davantage à l'étude des arts libéraux et l'avidité à connaître les Saintes Ecritures.

Pendant quatre années, Dominique va se dépenser « nuit et jour » à l'étude de la Sacra Pagina. Etude technique sans doute selon les méthodes alors en vigueur, mais étude qui nourrit sa prière et son zèle apostolique.

Dans le Libellus, Jourdain de Saxe notera plus loin que Dominique avait toujours dans sa besace l'Evangile selon saint Matthieu et les épîtres pauliniennes, bien qu'il les sût à peu près par coeur. La mémorisation joue un rôle important dans les études médiévales, les livres sont rares et chers, l'apprentissage du psautier est l'un des premiers exercices de la vie monastique mais, au-delà de la nécessité, l'habitation de la mémoire par la parole de Dieu facilite la prière et la pénétration : « 11 pénétra les arcanes des questions difficiles, dans l'humilité de son intelligence et de son cour » ( n° 7), conclut la séquence du Libellus consacrée à Palencia.

Les études, loin de dessécher le coeur de Dominique, le rendent sensible à la détresse des pauvres. Vers 1195, de grandes famines affectent l'Europe et notamment l'Espagne. Devant la misère des pauvres, Dominique se sépare de ses biens les plus précieux, ses livres, c'est-à-dire des parchemins annotés de sa main, des notes de cours en quelque sorte. Bien que les livres soient vraiment indispensables, rappelle Jourdain de Saxe à un moment où commencent à se constituer les bibliothèques conventuelles (Ne disait-on pas alors : « Libri sunt arma nostra » ?), ils passent après la nécessité de venir en aide au prochain affamé. Ce geste de désappropriation de Dominique, que l'on retrouve sous d'autres formes dans la Vie de saint Antoine le Grand ou de saint François d'Assise, prélude en fait à son entrée en religion qui va suivre presque immédiatement, mais il n'en révèle pas moins son amour des hommes, caractéristique de sa personnalité.

L'initiative de Dominique est en tout cas contagieuse puisqu'elle provoque les autres théologiens à l'imiter et elle enrichit sa renommée. Selon le Libellus, c'est l'évêque d'Osma qui, à la suite de ce geste généreux, appelle Dominique à devenir membre de son chapitre : « Sa renommée parvint aux oreilles de l'évêque d'Osma ; celui-ci s'étant assuré de la vérité de son renom, le manda près de lui et le reçut comme chanoine régulier de son Eglise » ( n° 11).

L'histoire de l'Ordre n'a pas toujours apprécié à sa juste valeur le milieu canonial d'Osma, ce que Dominique y reçut et ce qu'il y apporta, et cela en dépit du long éloge que fait de Diègue le Libellus au n°4. Le chapitre d'Osma avait été fondé au début du Xlle siècle dans la mouvance de la Réforme grégorienne, mais la qualité de la vie religieuse laissait à désirer, notamment quant à la mise en commun de tous les biens. Diègue va à la fois user de sa force de conviction et de persuasion pour convaincre ses chanoines du sérieux de leur vocation et écarter certains récalcitrants, comme le montrent les listes capitulaires de 1195 et 1199 selon lesquelles les trois quarts des effectifs ont été alors renouvelés. On comprend que l'évêque, comme le dit Jourdain, ait été à la recherche de recrues sur lesquelles il pouvait compter pour revitaliser son chapitre et qu'il ait pensé à saint Dominique.

Le Libellus ne dit rien à cet endroit de la valeur formatrice de la Règle de saint Augustin, alors qu'elle prépara Dominique à sa grande oeuvre apostolique, ainsi que l'affirme une antienne latine de l'actuel Proprium de saint Dominique que l'édition française - on se demande pourquoi - n'a pas conservée : « Sub Augustini regula mente profecit sedula : tandem virum canonicum auget in apostolicum », antienne que reprendra à sa façon Humbert de Romans dans son commentaire de la Règle : « Le Père des Frères Prêcheurs a pu sous cette Règle faire des progrès en tout bien et porter du fruit pour le salut des âmes ». Toujours est-il qu'à Osma, Dominique fit sa profession avec la formule suivante: « Moi, frère Dominique , je m'offre et je me donne à Dieu et à l'église Sainte-Marie d'Osma, et je promets l'obéissance que je dois selon la Règle de saint Augustin au Seigneur Diègue, évêque de cette église, au Prieur de la même église et à leurs successeurs canoniquement intronisés ». Il semble bien que Dominique ait utilisé cette formule pour l'oblation des premiers frères qu'il réunit à Toulouse en 1215, avant la confirmation de l'Ordre.

Faute de citer ici la Règle de saint Augustin, le Libellus cite les Collations des Pères, en fait les Conférences de Cassien, qui étaient la grande référence spirituelle du Moyen Age et qui n'ont rien perdu de leur actualité : « Lisant et chérissant le livre intitulé Collations des Pères, qui traite des vices et de tout ce qui touche à la perfection spirituelle, il s'efforça d'explorer avec lui les sentiers du salut puis de les suivre de toute la force de son âme. Avec le secours de la grâce, ce livre le fit parvenir à un i degré difficile à atteindre de pureté de conscience, à beaucoup de lumière sur la contemplation et à un grand sommet de perfection »(n° 13).

A Osma, Dominique se fait rapidement remarquer par la sainteté de sa vie et choisir comme sous-prieur. Sa prière est apostolique : « Une de ses demandes fréquentes et singulières à Dieu était qu'il lui donnât une charité véritable et efficace pour cultiver et procurer le salut des hommes : car il pensait qu'il ne serait vraiment membre du Christ que le jour où il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces, à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier à notre salut » ( ibid.).

L'Ordre n'en doit pas moins sa forme de vie à la Règle de saint Augustin. Il y trouva son idéal communautaire : la première communauté de Jérusalem décrite par les Actes - cor unum et anima una -,cellule d'Eglise en quête d'unanimité, provoquant par son témoignage l'adhésion à Jésus ressuscité. Une vie fraternelle, conduite par un « primus inter pares », fondée sur une radicale mise en commun des biens, attentive aux possibilités concrètes de chacun. Une communauté, école de liberté spirituelle, non « pour des esclaves sous le régime de la loi », mais pour des hommes libres « sous le régime de la grâce ».

En faisant naître saint Dominique aux environs de 1170, il a à peu près 25 ans lors de son entrée à Osma. Il y vit pleinement la vie claustrale pendant quelque huit années, c'est-à­dire jusqu'au moment où il accompagne son évêque en Scandinavie en 1203. II y reviendra pour peu de temps, puisque la seconde mission royale l'arrache à Osma en 1205. Selon une hypothèse récente, il y serait revenu au moment du retour de Diègue en 1207 et y serait resté jusqu'à ce que son successeur lui permît de retourner en Languedoc.

Les dernières années de sa vie jusqu'au 6 août 1221 où il meurt à Bologne, il les passe dans une intense activité de prédication et de fondation de son Ordre.

La vie cachée à Caleruega, Palencia et Osma est comme le creuset où s'est forgé l'homme évangélique - vir evangelicus - qui deviendra peu à peu, grâce à la fréquentation des Ecritures et de la règle et la provocation des événements l'homme apostolique - vir apostolicus. Pour devenir à notre tour les hommes apostoliques, dont le monde a besoin, nous devons emprunter un chemin semblable.