Site des moniales dominicaines,
Monastère Saint Dominique, 62 rue Gambetta, 40100 DAX   

 

"Et votre joie, nul ne vous la prendra"

Évangile de St Jean 16,22

Conférence de frère Antoine de la Fayolle, dominicain du couvent de Lille
et de sour Marie, dominicaine du monastère de Dax
4 mars 2007

Introduction :

Si l'on me demandait ce que fait Dieu dans le ciel, je dirais : il engendre son Fils, il l'engendre sans cesse dans sa nouveauté et sa fraîcheur et il éprouve une si grande joie dans cette ouvre, qu'il ne fait rien d'autre que l'accomplir.

Voilà ce que maître Eckhart, dominicain à cheval sur le XIII° et le XIV° siècle affirme dans son commentaire de st Jean, à propos du Prologue :

«  A tous ceux qui l'ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfant de Dieu . »

Avec la sour Marie, nous sommes heureux de pouvoir échanger avec vous à propos de cette joie du Père que nul ne peut prendre. C'est bien cette joie qui a poussé notre père Dominique à tout quitter pour la faire connaître. C'est bien cette joie de l'Esprit qui a conduit tant de sours depuis 800 ans à tout abandonner pour s'efforcer d'en vivre. C'est bien cette joie de la communion avec Dieu qui encore aujourd'hui fait tenir la famille de Dominique dans l'espérance, dans l'ardent désir de faire connaître l'amour de Dieu et pour le manifester dans notre monde.

Fils et fille de Dominique, nous sommes précédés de toute une cohorte de frères et de sours. En son temps, maître Eckhart l'avait bien compris et en avait bien parlé.

Aujourd'hui, c'est à notre tour de prendre la parole. Ni la sour Marie, ni moi, n'avons l'ambition de nous mesurer à Eckhart ; dans sa lancée, nous voulons, avec vous, repérer ce chemin qui conduit à la joie, joie que nul ne pourra nous enlever.

La sour Marie commencera par nous donner le ton, en repérant dans la Bible, les voies d'accès à cette joie.

Dans un deuxième temps à partir de la parabole de l'enfant prodigue, je voudrais, avec vous, comprendre quel chemin les personnages de la parabole ont suivi pour avancer vers la joie du festin.

Soeur Marie :

En apportant la Vie au monde, cette vie dont il a le secret, Jésus a voulu aussi lui communiquer la joie, la joie qui est la sienne, la joie divine d'exister, la joie de vivre en communion avec le Père.

Ainsi cet Évangile de st Jean qui est essentiellement celui de la Vie est aussi celui de la joie.

La joie est le fruit et le signe de la vie divine.

Paradoxalement, c'est à l'approche de la Croix , de sa mort, de son don total que Jésus parle pour la première fois de la joie à ses disciples , aux chapitres 15 à 17 : on y trouve 8 fois le mot joie, dont 5 pour le seul chapitre 16. En ce chapitre 16, l 'hymne à la joie ne cesse de s'élever pour aboutir au chapitre 17 à la grande prière de Jésus à son Père .

Voici ce qu'il dit :

.maintenant je viens vers toi et je parle ainsi dans le monde afin qu'ils aient en eux-mêmes la joie en plénitude, la mienne. 17,13

Le chapitre 17 commence ainsi :

Les yeux levés . ce qui veut dire que Jésus prie. Même si la pensée de ses disciples ne cesse d'envahir sa prière, Jésus n'a plus de regard que pour son Père. Les siens se sont tus autour de lui. Après qu'il leur ait une dernière fois confié les secrets de son cour, il faut à Jésus un long face à face, seul à seul avec son Père. Les disciples ne peuvent pénétrer dans cette nuée, plus épaisse qu'à la Transfiguration où il vient d'entrer.

Le lien filial de Jésus à son Père est un secret si précieux, si facile à déformer qu'il ne le laissera paraître que dans ses dernières heures.

Jésus ne parle plus de Dieu, il lui parle.

Dialogue douloureux où se révèle le Fils. Pour tenir à Dieu dans cette horreur et ce vide, pour demeurer fixé sur lui alors qu'il le prive de toute défense, et de toute joie, il faut qu'entre Jésus et son Père demeure un lien invulnérable.

Parvenu au bout de la souffrance, épuisé, écrasé, Jésus n'a pas à se tourner vers Dieu, il ne l'a pas quitté. Il est le Fils, celui que le Père désirait voir dans la figure de l'homme, celui qu'il attendait depuis Bethléem, et que la Passion lui apporte.

Certains théologiens comme le jésuite Jacques Guillet parle même de la foi de Jésus, un abandon total à Dieu dans les pires ténèbres.

Mais dans les plus noires ténèbres et la plus effrayante distance, sa foi est certitude. La certitude de Jésus est absolue : elle naît du lien indissoluble et de la rencontre immédiate, indestructible, inaltérable entre le Père et le Fils qui est précisément source de joie.

Jacques Guillet, Jésus devant sa vie.. p 179

Dialogue douloureux avec le Père dont l'ultime parole est celle qui relève son Fils d'entre les morts , celle qui retentit dans le plus grand silence et le plus grand secret. De la Résurrection elle-même, l'heure n'est point dite. L'heure n'appartient pas au cours du temps. C'est un moment d'éternité dont l'origine est en Dieu seul.

La joie de Jésus est liée à son lien filial, à l'intimité avec le Père. Il y a une même relation d'intimité, toute proportion gardée entre Moïse et Dieu .

Au livre de l'Exode, il est dit que Moïse parlait à Dieu comme à son ami et il désirait voir sa face.

Et Dieu lui répond ainsi :

v. 33,21 Voici une place près de moi

place, maqom en hébreu ; c'est le lieu, et le lieu par excellence c'est le Temple de Jérusalem, là où Dieu est présent.

v. 33,22 - Mais puisqu'on ne peut voir Dieu et vivre, le Seigneur lui dit : Tu te tiendras sur le rocher. Quand passera ma gloire, je te mettrai dans la fente du rocher et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que je sois passé

Le mot passer revient 2 fois. Il y donc insistance sur ce mot passer qui est un verbe de mouvement.

Au livre du Deutéronome, dans le cantique de Moïse, le rocher est présenté comme une figure de la naissance :

Tu oublies le rocher qui t'a enfanté

tu ne te souviens plus du Dieu qui t'a engendré - Dt 32,18

Or la fente est un espace creux et resserré qui évoque la naissance.

Cette rencontre est donc comme une naissance. La naissance est un passage, une Pâque. Voir Dieu se fait dans un mouvement pascal. La Pâque, c'est le lieu de Dieu par excellence, le lieu de la rencontre et donc de la joie. Mais on ne voit Dieu que de dos, on ne voit que la trace de son passage. Ici la lumière qui est sur le visage de Moïse :

Lorsque Moïse redescendit de la montagne du Sinaï, ..la peau de son visage rayonnait parce qu'il avait parlé avec Dieu. Exode 34, 29.

Or juste avant sa passion, Jésus annonce les événements tout proches en prenant l'image de la femme en train d'accoucher . C'est une manière de présenter la passion et la croix comme une venue dans les douleurs de la vie du Père, comme une naissance.

"Encore un peu et vous ne me verrez plus et puis un peu encore et vous me verrez."En vérité, en vérité, je vous le dis vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira ; vous serez tristes mais votre tristesse se changera en joie. La femme sur le point d'accoucher, s'attriste parce que son heure est venue, mais lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu'un homme soit venu au monde. Vous aussi maintenant vous voilà tristes, mais je vous verrai de nouveau, et votre cour sera dans la joie et votre joie nul ne vous l'enlèvera." Jean 16,19b-22

L'évocation de la femme qui accouche peut aider les disciples à entrer dans le mystère pascal, à traverser l'épreuve.

La transformation de la tristesse en joie correspond au contraste voir-non voir .

D'abord, il est question de ne plus voir - physiquement, comme un spectateur - un peu de temps et vous ne m'aurez plus sous les yeux.

Ceci concerne la mort de Jésus avec l'absence qui s'ensuit. Les disciples le comprennent si bien qu'ils sont plongés dans une tristesse que l'annonce d'un revoir ne peut dissiper.

Puis il est question de voir à nouveau : et puis encore un peu de temps et vous me verrez : mais là il s'agit là d'une autre forme de vision, puisque le verbe grec a changé. C'est un voir que donne l'Esprit, l'intelligence du mystère de la Résurrection, la contemplation, le voir de la foi.

Jésus leur révèle le sens de l'épreuve qui est une préparation et un passage, comme une naissance. Par la foi, il les conduira vers le Père, leur ayant frayé le passage.

On peut dire que c'est Jésus lui-même qui, dans le labeur de son passage vers le Père, s'identifie à la femme , à la mère qui met au monde un homme nouveau. L'heure de la femme, qui est le travail de l'enfantement, éclaire le contenu de l'Heure de Jésus : le passage vers le Père est délivrance et accès à la vie nouvelle.

L'heure douloureuse de la nouvelle naissance contraste avec la joie.

La femme - v. 21 - qui a accouché ne se souvient plus de sa souffrance antérieure. La joie dévore en quelque sorte la tristesse, elle l'abolit.

L'ouvre de Dieu consiste dans le retournement radical de la douleur en joie impérissable. Le rire ne succédera pas simplement aux larmes, mais les larmes mêmes de la douleur se changeront en larmes de joie.

La parole de Jésus sur la femme qui enfante a une profondeur et une beauté inouïes : on peut y déchiffrer en filigrane la figure de Marie, sa mère, au pied de la croix. Jean 19,25-27

La proximité de Jésus avec sa mère fait qu'elle va connaître à la mort de son Fils les douleurs de la nouvelle naissance.

Marie dont le nom n'est pas donné et qui est désigné 6 fois comme mère en 2 versets .

Le nom de Marie, Myriam en hébreu, évoque la Pâque

La racine mr signifie amer : le manque, le désir, la désespérance, le parfum amer de la mort, la myrrhe.

la racine yam signifie mer. Dans l'horizon mental du peuple hébreu, ce mot évoque la traversée de la mer rouge, la Pâques.

La place de Marie est au pied de la croix, au moment du passage. Ne la prie-t-on pas à l'heure de la mort ?

Origène, théologien et exégète qui a vécu au IIIème siècle, écrit ceci :

En dehors de Jésus, il n'y a pas d'autre fils de Marie. Pourtant le Seigneur dit à sa mère au pied de la croix:

"Voici ton fils et non pas : voici cet homme est aussi ton fils. C'est comme s'il lui disait : voici Jésus que tu as enfanté. En effet, tout homme devenu parfait ne vit plus mais le Christ vit en lui, et puisque le Christ vit en lui, Jésus dit de lui à Marie : voici ton fils, le Christ."

Origène voit dans la personne du Disciple la figure du croyant qui est parvenu à la pleine communion avec le Christ. Il y a identification qui résulte de la foi parfaite.

Jean était placé au dernier repas tout contre Jésus, il avait été mis lui seul dans le secret. A partir de ce moment et sans défaillance, il est le plus proche de son maître.

Le disciple désigné 3 fois comme celui que Jésus aime , est celui qui devient le fils, celui qui reçoit Marie chez lui à partir de cette heure.

Marie qui reçoit un fils à la place du crucifié, est la nouvelle Eve , la mère des disciples du Christ dont l'heure est venue d'ouvrer avec le nouvel Adam, le Fils de l'homme. Le disciple est au cour de leur ouvre de vie.

Près de la croix, se trouve encore une autre Marie, Marie de Magdala.

Magdala de la racine : migdol

Or il y avait un lieu-dit migdol , au bord de la mer Rouge Ex 14,2 et Nb 33,7

La présence de Marie de Magdala est encore signe du passage, de l'angoisse et de la mort vaincus.

Or c'est elle que l'on va trouver au jardin de la Résurrection. Elle que Jésus envoie dire à ses frères : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. Jean 20,17

Le Ressuscité est habité par la Vie du Père qui est joie .

La joie des disciples sera une participation à la joie immense du Ressuscité, la joie du Fils envahi par la Vie du Père.

Ce sera le travail des disciples, accédant à la vérité de la vie filiale, d'annoncer la joie de la Résurrection :

Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. dit Jésus au soir de la Résurrection. Jean 20,21

Comme n'indique pas une comparaison mais l'enracinement, le fondement de cette envoi. Jésus identifie les apôtres avec lui-même. C'est une préposition qui indique une ressemblance liée à l'engendrement. Cet envoi est le même que celui du Fils. Il se situe dans le même mouvement. Les disciples ne seront donc jamais seuls.

Il y a continuité d'une mission unique.

Cet envoi se situe dans la filiation du Christ. Elle s'enracine au plus profond du mystère qui unit Jésus à son Père (17,18)

Nous ne sommes plus de simples disciples de Jésus mais nous devenons ses frères.

Jésus nous fait entrer dans cette relation unique, source de joie, que nous avons la charge d'annoncer.

Votre Joie, nul ne vous l'enlèvera : Le verbe au futur du v. 22 manifeste que la rencontre du ressuscité ne se limite pas au jour de Pâques. Elle inaugure une présence mutuelle illimitée dans le temps .

Le frère Antoine de La Fayolle :

Pourquoi est-il si peu évident de croire que nous sommes invités à entrer dans la joie du Père ? Pourquoi cette joie transfigure si peu nos existences ?

Je voudrais, avec vous, mieux comprendre ce qui peut faire obstacle à l'accueil du salut, à l'entrée dans la joie qu'il procure. Pour cela, je vous propose de relire la parabole de l'enfant prodigue (Evangile selon saint Luc, chapitre 15).

Je vous propose de d'entendre cet Evangile, non comme une histoire de conversion, mais comme une histoire de perte et de retrouvailles au cour d'une famille ; une famille où le père ne serait pas d'abord la figure de Dieu, mais la figure d'un père ordinaire.

1. Commentaire de la parabole de l'enfant prodigue

1.1 Le fils cadet

Un fils en manque

Et [Jésus] dit : Un homme avait deux fils. Et le plus jeune dit au père : « Père, donne-moi la part de bien qui m'échoit ! » Et il leur partagea les moyens d'existence.

Pourquoi donc le fils cadet éprouve-t-il le besoin de quitter la maison paternelle ? Le texte ne donne aucun motif. Ce n'est pas parce qu'il est chassé, ce n'est pas parce qu'il y a des tensions dans la famille. Je vous propose de partir de l'hypothèse que ce fils est en manque. Il part parce qu'il recherche quelque chose qu'il ne trouve pas chez lui.

Même si le texte est assez sobre, nous pouvons noter plusieurs manques :

Un premier manque, c'est l'absence du père. Il a un géniteur qui lui donne de l'argent, sa part d'héritage, mais il n'a pas un père qui se préoccupe de son départ, qui s'inquiète de l'avenir de son fils, qui lui pose des questions sur ce qu'il va faire.

Un autre manque, c'est l'absence d'une mère. Elle n'est pas mentionnée, qu'elle soit morte, inexistante ou insignifiante.

Un autre manque encore, c'est un frère qui existe à ses yeux. Nous connaissons l'existence de ce frère parce que la parabole précise des la première phrase du récit que « un homme avait deux fils ». Mais le cadet n'adresse pas la parole à son aîné.

Ces manques génèrent une souffrance suffisamment aiguë pour le pousser au départ. La pauvreté du cadet, liée au manque, n'est pas d'ordre économique, mais davantage de l'ordre de la relation : ni père, ni mère, ni frère.

Un fils en recherche qui se perd

Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout rassemblé, s'absenta dans un pays fort lointain.

Pour combler ces manques qui sont de l'ordre de la relation, le cadet rassemble tous les biens dont il est propriétaire et il part au loin : dans un pays fort lointain, précise le texte. Comme s'il voulait mettre à distance ses manques, sa pauvreté, ou qu'il pensait trouver mieux ailleurs !

Et là, il dispersa son bien en vivant de façon désespérée/sans porte de salut.

Et, dans ce pays, il dépense non seulement son bien, mais beaucoup plus que son seul argent : le texte grec spécifie qu'il disperse son «  ousia  », son être tout entier, sa nature. Ce n'est pas seulement son portefeuille qui se vide, mais quelque chose de son existence propre est comme engloutie. Quelque chose en notre cadet fond comme de la neige au soleil.

Dans notre société de consommation, nous savons bien qu'il y a une manière de dépenser qui vient compenser un manque intérieur. C'est ce qu'il fait : il fait chauffer la carte bleue sans beaucoup de sens, sans but, comme pour oublier.

Quand il eu tout dépensé, une forte famine survint dans ce pays, et lui, il commença à être en manque.

Son bien épuisé, le manque devient manifeste. Son estomac crie famine, son être aussi. Tous les manques qu'il avait fui le rattrapent. La distance n'a pas comblé l'absence de relations. Le lieu de la profusion qu'il avait cru avoir trouvé se révèle être un espace sec. Au dehors, comme au-dedans, le cadet vit dans la désolation, et commence à en être conscient.

Et il alla s'attacher à l'un des citoyens ce pays et (celui-ci) l'envoya dans ses champs nourrir des cochons. Et il désirait se bourrer (littéralement : être bourré) des caroubes que mangeaient les cochons, et personne ne lui donnait.

Nous avons la description du naufrage : le cadet, tel une épave, vient s'échouer parmi les porcs, animaux impurs par excellence pour les juifs. Sa pauvreté physique lui permet de prendre conscience de sa solitude, de son exclusion des relations humaines : Personne., personne ne lui donnait. Pas d'attention, pas un regard, il est comme invisible parmi les hommes, coupé, retranché des vivants : Il est devenu un mort vivant.

Et, venant en lui-même, il disait : « combien de salariés de mon père ont du pain en surabondance, et moi de famine je suis perdu ici ! »

Du fond de sa solitude, dans son tombeau, il se souvient de chez son père. Là-bas, les gens vivent dans la surabondance.

En quittant la maison de son père, il a fui le monde des hommes. Que trouve-t-il ? « Avec personne, je suis perdu ici ! » C'est son désir de vivre qui lui fait pousser ce cri. Perdu, mais pas mort ! Il fait l'expérience de ne plus rien avoir, et de pourtant rester en vie. Il a dévoré son «  ousia  », et ne tombe pas pour autant dans le néant. Il commence à comprendre que, hors de la communauté des hommes, son désir ne peut être rassasié.

Dans son retournement intérieur, il dit que les ouvriers de son père ont du pain en surabondance. Mais comment le sait-il en cette période de famine ? Enfermé dans sa détresse, dans sa souffrance, le cadet imagine ce que les autres ont. Au lieu de voir qu'il s'est mis dans une impasse, il se pose en victime ; et il attribue aux autres tout ce qui lui manque. Les autres vivent dans la surabondance chez son père, moi je suis dehors dans le dénuement. 

Le fils qui retrouve le chemin de la communion

Je me lèverai et irai chez mon père et lui dirai : « Père, j'ai péché contre le ciel et en face de toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes salariés ! »

C'est son désir de vivre, toujours, qui le pousse à se lever, et à aller chez son père. Bien sûr, ses motifs de retour ne sont pas tellement nobles, c'est la famine surtout qui le pousse ! Il sent bien malgré tout que le salut est chez son père.

L'Evangile ne mentionne aucune faute et reste neutre sur l'attitude du cadet. D'où lui vient donc ce sentiment de culpabilité ? Il cherche, plus ou moins consciemment, une part de responsabilité à sa souffrance, une explication. Nous connaissons bien cela, c'est insupportable de souffrir sans savoir pourquoi ! L'enfant battu par son père alcoolique dira que c'est de sa faute parce qu'il n'avait pas de bonnes notes à l'école. C'est parce que ce cadet se considère exclu qu'il cherche une faute qui expliquerait son sentiment d'exclusion. Il la trouve en partie dans le fait qu'il garde les porcs, hors du monde des hommes qui ne le voient plus.

La miséricorde

Prenons un peu de recul par rapport à la parabole, en reprenant l'ensemble du chapitre 15 de l'Evangile selon saint Luc. Dans ce chapitre dit « de la miséricorde », Jésus se voit reprocher sa proximité avec les pécheurs et publicains. En réponse à cette accusation, Jésus raconte trois paraboles : la brebis perdue, la drachme perdue et le fils perdu.

Dans ces trois histoires, nous trouvons les mêmes étapes : une perte, une quête, la joie du recouvrement. La perte : la brebis, la pièce de monnaie et le cadet. La quête : le berger se met en route, la femme balaye la maison, le père espère le retour de son fils. Le recouvrement : le berger retrouve sa brebis : Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! La femme retrouve sa pièce : Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la drachme que j'avais perdue ! Le père retrouve son fils : Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé ! Et ils se mirent à festoyer .

Comme je vous le proposais, lisons cette parabole de saint Luc comme une histoire de perte et de retrouvailles. Notre cadet est perdu, perdu pour son père, pour son frère, pour sa maisonnée. Pour lui, perdition et exclusion vont de pair. Depuis le début, même vivant chez son père, le fils vivait en exclu. Le fait de quitter la maison va manifester cette exclusion : il s'isole lui-même, va jusqu'au bout de sa logique d'isolement, et constate qu'il est perdu, seul, alors que les autres partagent une vie pleine, ensemble. En retournant chez son père, c'est la communion qu'il veut recevoir. Il vient vers son père, mais quelque chose a changé depuis qu'il s'est levé, après être rentré en lui-même. Il n'est plus le fils qui réclame sa part d'héritage comme un dû ; c'est un homme que la connaissance de lui-même a rendu humble et vrai, un homme qui a le sentiment d'avoir perdu sa dignité de fils ; il comprend qu'il ne la mérite pas. Nous avons là le premier pas qui rend possible la communion : une communion ne se mérite pas, elle est relation donnée. La communion est de l'ordre de la gratuité. Parce qu'il renonce à son titre de fils, il devient capable de le recevoir. Et le père peut retrouver son fils.

Et s'étant levé, il alla vers son père. Or, comme il était encore à distance, au loin, son père le vit et fut ému aux entrailles, et il courut se jeter à son cou, et se pencha pour l'embrasser.

Dans la géographie des relations humaines, quelque chose a changé : c'est pour cela que le père est là quand son fils revient, que son attitude est si vivante et humaine. Je ne pense pas qu'il faille comprendre cette présence au sens physique, comme si le père s'était installé dans une tour de veille, et passait ses jours et ses nuits à guetter le retour du fils. J'y vois comme un apprivoisement de la solitude par le père, comme par le fils. La distance n'est pas tant kilométrique que prise de recul par rapport à l'autre. Pour que naisse la compassion du père, il a fallu que le père et le fils se soient distanciés, soient rentrés chacun dans sa solitude et l'aient apprivoisée. La prise de distance et la vue de son fils souffrant et vulnérable sont deux clefs qui ouvrent le père à la compassion.

Le fils lui dit : « Père, j'ai péché contre le ciel et en face de toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ».

Le fils a bien préparé son discours, il s'est cadenassé dans une culpabilité en béton. Coupable devant Dieu (le ciel) et devant son père, il proclame son indignité.

Mais le père dit à ses esclaves : « Vite, sortez le plus beau vêtement (littéralement : le premier) et habillez-le, donnez un anneau dans sa main et des sandales pour ses pieds et apportez le veau gras, tuez-le, mangeons et réjouissons-nous parce que celui-ci, mon fils, était mort et il a repris vie, il était perdu et il a été trouvé ». Et ils commencèrent à se réjouir.

Le père n'écoute pas ce que dit son fils, il n'essaye pas de lui parler : par ses gestes, il casse cette logique de mérite, ou de déshonneur, à laquelle s'accroche le cadet. L'heure n'est plus aux paroles, mais aux gestes qui peuvent dire beaucoup plus. Il lui donne le plus beau vêtement de fête (le smoking), le sceau (la carte bleue de l'époque) et des sandales (les esclaves marchaient pieds nus).

Revenant sans revendiquer son titre de fils, le fils accède à sa dignité. Et aussi, en devenant fils, il donne à son géniteur de devenir réellement père.

1.2 Le fils aîné

Et il leur partagea les moyens d'existence.

Nous connaissons la présence d'un autre dans la famille, mais cet autre reste dans l'ombre du partage pendant 15 versets.

Mais son fils aîné était au champ. Et quand, à son retour, il s'approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses et ayant appelé un des serviteurs, il lui demandait ce que cela pouvait bien être.

Quand le fils aîné entend la musique et les danses, plutôt que de courir voir ce qui se passe, il interroge un serviteur. Il se tient à distance, intrigué et méfiant : ces fêtes qui se font sans lui ne sont pas pour lui.

Il lui dit : « Ton frère est là, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a reçu en bonne santé ».

La réponse du serviteur est étonnante : Ce n'est pas un être famélique et décharné qui arrive d'un pays où règne la famine, mais un fils en bonne santé que le père accueille. Il n'est pas question d'hygiène sanitaire et alimentaire, mais de reconnaissance du fils, de restauration dans la dignité de fils. Pour ce fils reçu en bonne santé, un veau gras est tué.

Alors il fut pris de colère et ne voulait pas entrer. Mais son père, étant sorti, le suppliait. En réponse, il dit à son père : « voilà tant d'années que je vis en esclave pour toi et jamais je n'ai passé outre à un ordre de toi, et à moi tu n'as jamais donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis. Mais quand ton fils, celui-ci, est arrivé, lui qui a dévoré tes moyens d'existence avec des prostituées, tu as tué le veau gras pour lui ! »

Alors il lui dit : « Enfant, toi tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait se réjouir et être joyeux, parce que ton frère, celui-ci, était mort et qu'il est venu à la vie, perdu et il a été trouvé ! »

Le père avait partagé l'héritage entre les deux fils, et vivait de l'usufruit de ce qui restait à l'aîné. Or, sans en parler à son aîné, le père décide de tuer le veau gras alors qu'il n'a jamais rien donné à l'aîné pour qu'il puisse faire la fête avec ses amis.

L'explosion !

La coupe est pleine : l'aîné éclate et laisse venir au jour tout le ressentiment qui lui rongeait le cour. Jusqu'ici, il s'est interdit de vivre pour lui-même (je vis en esclave pour toi), et a vécu soumis (je n'ai jamais passé outre à un ordre de toi). Cela alors que le père a laissé l'autre fils partir sans lui faire de reproche, lui donnant tout ce qu'il réclamait sans rien dire.

Le scénario qui se déroulait dans la tête de l'aîné est projeté sur grand écran et le sentiment d'exclusion apparaît en clair. Le père n'a pourtant jamais demandé à son fils de vivre comme un esclave. Mais l'aîné a joué un rôle qu'il s'imaginait devoir tenir : ne se considérant pas tout à fait fils, il espérait, à force d'esclavage, finir par mériter ce nom de fils, et pouvoir avoir accès à ce qui lui était jusqu'alors interdit.

D'où les récriminations : il reproche à son père de lui refuser toute réjouissance. Tu ne m'as jamais donné ce qu'il faut pour que je sois heureux. Pourtant le fils aîné n'était pas exigeant, un seul chevreau lui suffisait. Même cette petite requête - jamais dite - lui a été refusée : comme si son père, jusqu'ici, l'avait interdit de joie.

Le fils aîné interdit de joie !

Cette revendication tragique de l'aîné montre combien il se sent exclu de la vie de son père, combien il n'a de fils que le nom. Son père fait bombance avec le fils cadet, mais lui, l'enfant aîné, est dehors.

Ce même fantasme d'un avoir, d'une chose qui pourrait faire accéder à plus de vie, plus d'être, nous le retrouvons chez les deux fils. Tous les deux imaginent une surabondance du père, de nourriture, de réjouissance. Surabondance qui leur est comme interdite. Pour eux, leur père est détenteur d'une richesse de vie. C'est ce même réflexe qui fait croire à Adam et Eve, dans le jardin d'Eden, que Dieu est comme un rival, alors même qu'il a fait le jardin d'Eden spécialement pour eux.

La jalousie

L'aîné découvre que c'est son frère qui occupe la place que lui pensait mériter auprès de son père. Le premier jugement moral de la parabole porté sur la conduite du fils cadet, c'est l'aîné qui le porte. La jalousie détruit la fraternité, lorsqu'elle se manifeste : il ne sait pas ce que son frère a fait, mais il imagine ce qu'il a pu vivre. Le gaspillage du fils cadet et du père prodigue l'exaspère au plus haut point. Ces manières de faire ne rentrent pas dans sa logique du mérite. Pour l'aîné, les choses se méritent. Le cadet et le père font l'expérience que les relations sont données.

Pour l'aîné, le festin serait le moyen d'entrer dans la joie. Pour le père, le festin est seulement un signe de la joie d'une relation recréée.

Cette réaction du frère aîné, nous pouvons être tentés de la condamner parce qu'elle est un rejet de l'autre. Mais si nous changeons de perspective, nous pouvons nous en réjouir. Ce n'est pas le sentiment que nous préférons voir se manifester en nous ou autour de nous, mais c'est bon qu'il sorte enfin ! L'expression de la jalousie du fils lui permet de dire ce qui lui rongeait le cour depuis tant d'années. Elle est comme un premier pas hors du tombeau où il était emmuré.

1.3 Le père dans la parabole

Si nous reprenons les différents éléments que nous avons pointés en lisant notre texte, nous voyons au début de la parabole, que le père n'est pas l'image du père idéal :

Il ne dit rien au départ de son fils. Son cadet lui adresse la parole, « père », mais lui n'ouvre pas la bouche. Entre eux, il y a comme une relation tronquée. Il n'est pas question au début de la parabole de rupture, parce qu'il n'y avait pas de relation.

Le père est situé au même niveau que sa progéniture : il est présenté par ce qu'il possède. Les deux fils s'attachent l'un à son héritage, l'autre au chevreau qui ne lui a jamais été donné. Le père a deux fils. Il a deux fils mais il n'est pas père.

Le père du fils cadet

Le père lui aussi, comme le cadet, suit un chemin. Sa route débouchera quand il pourra dire de son fils : « Il était perdu et il a été trouvé », et non « je l'avais perdu et je l'ai retrouvé ».

Il a fallu que le fils parte au loin, il a fallu de la distance, pour que le père commence à voir son fils. Nous parlions plus haut de solitude apprivoisée, assumée. Le père l'a expérimentée en voyant son fils partir. Il a pu mesurer que son fils ne lui appartient pas, qu'il n'est pas sa chose, et qu'il n'a pas pu l'empêcher de partir. Si le père avait de quoi vivre dans l'aisance, il n'était pas tout-puissant.

Alors, nous voyons pour la première fois le père touché par le dénuement de son fils. Saisi aux entrailles, nous dit le texte, le père court vers son fils. Le père a changé, il découvre combien son fils attend quelque chose de lui. Quoi ? Le fils ne le sait pas bien. Il vient avec sa culpabilité, encombré de lui-même. C'est le père qui trouvera la réponse, par ses gestes : courir se jeter à son cou, se pencher, l'embrasser, pour manifester sa joie de voir le fils revenu. Cela le père ne le fait pas avec la dignité qui siérait à un homme installé dans l'existence, mais il le fait dans l'urgence (la course ; vite ! les impératifs). Il est urgent d'accueillir tout de suite, sans attendre, le fils qui revient. Il est urgent de ne pas permettre à la culpabilité, à la justification de s'interposer entre le fils et le père. Il est urgent que le fils devienne fils et que le père devienne père.

Le père du fils aîné

Le père a été transformé par l'attente et le retour du fils cadet. Nous le voyons dans sa manière d'être avec le fils aîné : il vient au dehors rejoindre son fils, qu'il supplie en lui disant « enfant ». De même que le départ du fils au loin a redonné vie aux entrailles du père, de même la distance que garde l'aîné rend possible la relation avec le père. L'aîné se décolle du père, il sort de son ombre en restant délibérément hors de la joie, de la communion.

Le père rappelle qu'il y a un lien qui les unit encore maintenant - «  Tu es toujours avec moi et ce qui est à moi est à toi  » - mais l'aîné, lui, est dans sa logique de mérite : «  Voilà tant d'années que je vis en esclave pour toi et jamais je n'ai passé outre à un ordre de toi, et à moi tu n'as jamais donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis  ».

Ici le père ne se justifie pas, il essaie d'amener l'aîné à un autre niveau de relation. A la question « à moi qu'as-tu donné ? », le père répond par « toi, tu es toujours avec moi ». A l'absolu de l'avoir exigé par le fils, le père répond par l'absolu de la relation.

Les deux fils sont invités à rentrer en communion avec le père. A la culpabilité que le cadet veut présenter, le père répond par des baisers. A la possession exclusive de l'aîné, le père répond en parlant de communion.

A ce point là de la parabole, nous pouvons voir dans le père une figure de notre Père, qui lui aussi aspire à entrer en vraie communion avec ses fils. Chaque homme et chaque femme de notre temps pourra entrer en communion avec lui en recevant celui qu'il a envoyé, sa Parole, son Verbe fait chair.

Conclusion :

Notre travail dans ce monde consiste à accueillir le Verbe, à le laisser vivre en nous, pour que notre existence soit transfigurée, illuminée par lui. Alors c'est bien dans la joie de Dieu que nous sommes introduits. Alors c'est cette certitude d'une confiance qui ne fait pas défaut sur laquelle nous pouvons nous appuyer. Alors l'amour de Dieu plus fort que la mort vient revivifier, vient transfigurer nos pauvres corps, à l'image du Christ. Pour devenir Fils dans le Fils, il nous faudra passer par des Pâques successives, et alors nous goûteront à cette joie que nul ne peut nous enlever..

Pour terminer, je voudrai redonner la parole à notre frère Eckhart :

Quand Dieu voit que nous sommes le Fils unique, il se presse si impétueusement vers nous, il se hâte et fait exactement comme si son être divin allait se briser, afin de nous révéler tout l'abîme de sa divinité et la plénitude de son être. Dieu a hâte d'être notre bien propre comme il est son bien propre, ici Dieu a joie et délices dans la plénitude. L 'homme est alors dans la connaissance et dans l'amour de Dieu, et ne devient rien d'autre que ce que Dieu est lui-même. (Sermon 49)

 

Bibliographie

Blaise Arminjon, Nous voudrions voir Jésus, avec st Jean, Desclée de Brouwer, 1995
H. van den Bussche, Jean, Desclée de Brouwer, 1967
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Jacques Goettmann, Saint Jean, Évangile de la nouvelle Genèse , Cerf, 1982
Jacques Guillet, Jésus dans la foi des premiers disciples, Desclée de Brouwer, 1995
Jacques Guillet, Jésus devant sa vie et sa mort, Desclée de Brouwer, 1990
Xavier Léon Dufour, Lecture de l'Évangile selon st Jean,
Tome III, Seuil, Paris,1993  et Tome IV, Seuil, Paris, 1996
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Marie Vidal, Jésus et Virouneka, Romillet, Paris, 2000

Lytta Basset, La joie imprenable, Pour une théologie de la prodigalité, Albin Michel, Labor et Fides, Paris 1996,